Co-vide : un éloignement qui pourrait nous rapprocher ?

Rien ne sera plus comme avant… Nous aurions dû être plus vigilants à ce qui se passait ailleurs...
Est-ce que "les gens" vont enfin prendre conscience que notre mode de vie nous conduit dans le mur?
Est-ce qu'ils vont comprendre qu'il faut changer ? Est-ce qu'ils vont enfin penser comme moi ?

“L’heure n’est pas aux leçons à tirer” mais finalement, on voit les articles fleurir sur ce que l’on ne pourra désormais plus jamais voir de la même manière.  

Inventaire rapide et non exhaustif de tout ce qui pourrait à priori ne plus jamais être comme avant :

  • Après un bouleversement pareil, on prendrait forcément conscience du fait qu’on mesure la valeur d’une société à la manière dont elle prend soin des plus pauvres, des plus vieux, des handicapés, des plus fragiles.
  • “Comme quoi, le Service Public, les fonctionnaires, y’a que ça de vrai…”. On ne pourrait plus le nier.
  • Après un tel arrêt, il serait inconcevable de continuer à consommer comme ça. Le “toujours plus”, la croissance… fini ce temps-là.
  • Impossible de ne pas faire le lien avec l’urgence climatique. Les gens se rendraient compte que la vague suivante sera bien plus importante.
  • « Le management est à réinventer, on ne pourra plus fonctionner comme avant, de manière aussi bureaucratique ». Si on veut relancer la croissance, il nous faudrait plus d’agilité, d’innovation, de performance, de pragmatisme.
  • “Depuis le temps que je dis qu’il faut fermer les frontières et relocaliser”. L’autosuffisance deviendrait une évidence.  
  • « Dans des situations pareilles, on voit bien qu’il faut revenir à beaucoup plus d’ordre et de contrôle. » Des règles communes, respectées par tous, c’est comme ça qu’on pourrait s’en sortir.
  • « C’est pas possible, là. Entre les enfants, les « confcall », la bouffe, les courses, papi-mami, Whatsapp, l’apéro-visio, on est en surmenage à la maison ! » Les gens lèveraient le pied et lâcheraient-prise après ça, c’est sûr…
  • « Fini le chacun pour soi ! On est clairement dans la prise de conscience de l’interdépendance entre toutes et tous. La battement de queue d’un pangolin à Wuhan peut provoquer un confinement aux Contamines-Montjoie… Tout seul je ne suis rien. On est rien sans les autres. » Ces métiers qu’on délaissait et sous-payait seraient finalement essentiels, vitaux. On ne serait rien sans eux. On ne serait rien tout court. « Face à ce vide collectif co-construit (un co-vide), où vais-je, où suis-je, dans quel état j’erre ? » Après une telle baffe existentielle, on méditerait tous en cercle, tous égaux, tous humains, obligé.
  • “J’vous l’avais bien dit qu’il fallait prendre deux paquets de rouleaux de PQ !”. Désormais, nous serions équipés pour survivre.

Vous voyez la difficulté poindre : chacun pense que les autres vont enfin en venir au bon sens, c’est à dire au sien. Sans parler de tous ceux qui s’en foutent, n’en pensent rien du tout et attendent juste que ce soit fini pour faire la teuf du siècle ! Autrement dit, nous sommes finalement très nombreux à penser que le monde serait un endroit merveilleux et sans conflits si chaque personne sur Terre adoptait une bonne fois pour toutes nos propres valeurs. 

Chacun ses peurs

De la même manière, dans de tels moments, chacun ses peurs, chacun ses évitements

Avez-vous remarqué que vous pouvez essayer de vous définir ou de vous présenter à partir de ce qui vous plaît mais aussi à partir de ce que vous évitez à tout prix ?

Quand on a annoncé le confinement, quels ont été vos premiers réflexes ? Vous retrouvez-vous dans cette liste de comportements variés ? 

Il y a celle qui s’est agacée de tout le travail réalisé pour rien et s’est mise à la recherche des incompétents qui ont pu nous amener à une telle situation. Celui qui s’est demandé ce qu’il allait pouvoir faire pour les autres, jusqu’à en oublier ses propres besoins. Celui qui a d’emblée réfléchi à la manière dont il allait pouvoir en tirer profit. Celle qui a réuni ses affaires indispensables et cherché le meilleur endroit pour ne pas trop en souffrir. Celui qui a rempli son caddie et ses étagères des éléments les plus sécurisants pour lui. Celui qui s’est mis à l’affût de l’originalité à poster sur les réseaux et a produit une oeuvre en rapport avec la crise. Celle qui s’est assurée que tout son réseau, sa famille allaient bien et qu’ils allaient  pouvoir rester en contact. Celui qui a eu peur de perdre le contrôle et s’est dit que ça n’allait pas se passer comme ça, que tout pouvait continuer. Celui qui a eu très peur que tout s’écroule, que le chaos s’installe, que le conflit devienne permanent et qui attend avec impatience que tout redevienne comme avant. 

Selon son éducation, selon son parcours de vie, qui plus est en situation de stress, on sera guidé par tel ou tel aspect de notre personnalité que ce virus et cette séquence auront mis en lumière. 

Comment vivre avec ceux qui ne pensent pas comme moi, qui ne réagissent pas comme moi ?

Voici donc, pour ma part, le seul enseignement que j’en tirerai : je vais devoir faire avec.

Faire avec “ce qui est”

Faire à partir du réel, à partir de ce que les gens sont et pas à partir de ce que j’aimerais qu’ils soient. Et même si certains comportements me dérangent, que puis-je y changer ?

Je confonds trop souvent mon cercle d’influence et mon cercle de préoccupation qui est bien plus grand. 

Je peux me passionner pour le personnage de Trump, je peux même m’en agacer pendant que lui s’en contrefout, tout en ayant bien conscience du fait que je ne pourrai probablement pas y changer grand chose…

Cette période peut m’amener à me demander ce que mon métier apporte à la société. Les caissiers du Carrefour Market de la rue Michel Le Lou du Breil à Nantes sont devenus mes héros. Et moi, que puis-je faire de là où je suis ? Plus trop d’histoires à me raconter, plus de petit doigt derrière lequel me cacher. Sur quoi j’ai la main ? Qu’est-ce que je peux faire de tout ça ici et maintenant ?

Dans un moment d’empathie, je peux même me laisser aller à penser que chacune des réactions décrites ci-dessus avait de bonnes raisons d’être

Ces profils, si on prend le temps de les écouter, est-ce qu’il n’auraient pas tous quelque chose à nous apporter ? Est-ce que nous ne pourrions pas nous enrichir de toutes ces différences en allant écouter ce que chacune d’entre elles a à nous dire ? Le philosophe Patrick Viveret pose ainsi la question : “Qu’est-ce qui doit absolument être pris en considération dans le point de vue que vous ne partagez pas ?

Que nous le voulions ou non, nous avons finalement cette chose en commun : notre fragilité et les peurs qui sont livrées avec.

Unis dans la diversité. Rainbow nation. Chacun sa pierre à apporter. De nombreuses organisations ont déjà commencé à tracer un chemin de réconciliation. En (re)reconstruisant, en (re)tissant du collectif autour d’une raison d’être bien identifiée, nous pouvons aussi élargir considérablement notre cercle d’influence. Mais il est temps de m’arrêter car voici qu’à mon tour je me prends à rêver que tout le monde rêve comme moi…

Pour toutes ces raisons, si l’on souhaite envisager l’avenir, on peut juste imaginer qu’une partie de la population aura des déclics de toute sorte qui pourront entraîner une prise de conscience. L’autre partie aura peut-être vécu une dissonance mais fera en sorte que surtout rien ne change, voire se fera une petite régression. L’optimiste s’appuiera alors sur le constat de Margaret Mead (anthropologue) : « Ne doutez jamais qu’un petit groupe de personnes peuvent changer le monde. En fait, c’est toujours ainsi que le monde a changé ». Le réaliste sur cette recommandation de Reinhold Niebuhr :

Je dois être serein pour accepter les choses que je ne peux pas changer, courageux et enthousiaste pour pouvoir changer celles que je peux changer, et suffisamment sage pour faire la différence entre ce que je peux et ce que je ne peux pas changer

 

Verres à moitié plein